Des citernes existent, des forages ont identifié des points d’eau et des agriculteurs occupent ces terres depuis des décennies. Pourtant, sur ces parcelles martiniquaises, les arbres meurent et les cultures ne peuvent pas se développer normalement. Pour six exploitants, l’attente a dépassé le seuil du supportable.
Leur recours vise la Collectivité territoriale de Martinique, accusée de ne pas avoir concrétisé les promesses d’irrigation associées à leurs terres. Derrière le dossier judiciaire, il y a surtout une question vitale pour toute exploitation : comment vivre de l’agriculture quand l’eau n’arrive jamais jusqu’aux champs ?
Plus de trente ans de promesses autour de 110 hectares agricoles
Le conflit remonte à l’installation des agriculteurs, il y a plus de trente ans. Les baux de location ont été signés entre 1989 et 2014, dans un contexte particulier d’occupation des terres.
À l’époque, le conseil régional, devenu depuis la Collectivité territoriale de Martinique, ou CTM, a racheté 110 hectares. Ces surfaces ont ensuite été louées à 13 agriculteurs, avec la perspective d’un système d’irrigation permettant de rendre les exploitations viables.
Mais le problème d’accès à l’eau s’est installé durablement. Depuis les années 2000, la collectivité a annoncé à plusieurs reprises des travaux et une future mise en service des installations d’irrigation.
Des forages réalisés en 2005 avaient pourtant permis d’identifier trois points où l’eau pouvait être prélevée afin d’alimenter les terrains. Des citernes ont été construites à ces emplacements, ce qui pouvait laisser espérer une solution concrète.
Selon les exploitants et leur avocat, ces équipements n’ont jamais fourni une seule goutte d’eau aux parcelles. Depuis près de deux décennies, ils disent avoir vu des chantiers commencer, puis s’interrompre, notamment pour des raisons politiques ou après des fermetures d’entreprises. Cette succession d’arrêts a fini par transformer une promesse d’aménagement en blocage économique.
Car une citerne inutilisée ne protège ni les cultures ni les revenus. Et c’est précisément ce décalage entre les infrastructures visibles et l’absence d’eau réellement disponible qui nourrit aujourd’hui la procédure.
Six exploitants ont saisi la justice contre la CTM
Le ras-le-bol a conduit six des treize agriculteurs concernés à engager une action contre la CTM. Une première assignation a été évoquée en mai, puis la procédure judiciaire a été engagée en août 2025, afin de faire pression sur la collectivité et d’obtenir réparation.
Les exploitants sont défendus par Maître Raphaël Constant. L’avocat estime que la justice doit d’abord se pencher sur le paiement des loyers, alors que les terrains ne disposeraient pas de l’eau nécessaire à une activité agricole normale.
Sa demande est claire : tant que la CTM ne peut pas fournir l’eau annoncée, le tribunal devrait ordonner la suspension des loyers. Plusieurs locataires seraient déjà en retard de paiement, faute de pouvoir tirer des revenus suffisants de leurs exploitations.
Pour Maître Constant, les agriculteurs se privent au quotidien pour honorer leurs obligations. Ils « se serrent la ceinture », alors même que leur capacité à produire reste très limitée par l’absence d’irrigation.
L’avocat reproche également à la CTM un manque de transparence. À ce stade, les exploitants disent ne pas avoir obtenu d’explication sur le non-fonctionnement des citernes construites près des points de forage.
Le recours ne porte donc pas seulement sur une facture de loyer ou sur un chantier inachevé. Il pose la question de la responsabilité d’un bailleur public qui a loué des terres agricoles tout en laissant sans réponse durable l’accès à une ressource indispensable. Reste à mesurer ce que cette carence représente, très concrètement, dans les exploitations.
Sans irrigation, la sécheresse devient une double peine
En Martinique, l’alerte sécheresse a aggravé une situation déjà fragile. Les exploitants concernés ne disposent pas d’un réseau d’irrigation fonctionnel pour compenser le manque de pluie, ce qui les expose directement au dépérissement des plantations.
David Thimon fait partie des agriculteurs qui décrivent cette double peine. Il aime son métier, mais il explique avoir de plus en plus de mal à envisager l’avenir de son exploitation dans ces conditions.
Il exploite deux hectares et verse à la CTM 491 euros par an pour la location de son terrain. Or, durant l’alerte sécheresse, ses arbres ont progressivement souffert puis disparu.
L’agriculteur travaille en agriculture biologique. Il indique avoir perdu de nombreux arbres, parmi lesquels des avocatiers, des ramboutans et des abricotiers.
Il ne parvient pas à chiffrer précisément ses pertes. Son constat est plus brutal : son terrain ne ressemble plus à une exploitation productive. La perte d’un arbre fruitier ne se limite pas à une saison ratée, car il faut souvent plusieurs années pour replanter, entretenir et retrouver une production.
Dans une agriculture tropicale, l’eau conditionne la survie des jeunes plants, la reprise après plantation, la croissance et la fructification. Le paillage peut préserver une partie de l’humidité du sol, tandis qu’un substrat riche en matière organique améliore sa rétention. Mais aucune de ces pratiques ne remplace une irrigation lorsque la sécheresse s’installe.
Les difficultés ne concernent d’ailleurs pas uniquement les cultures. Pour certains exploitants, l’absence de solution claire sur l’eau s’ajoute à des incertitudes administratives qui empêchent la transmission des terres.
La relève agricole bloquée par des titres de propriété en attente
Une agricultrice de Cité-Nouvelle, censée être retraitée depuis le 1er février 2024, affirme ne pas pouvoir transmettre sa parcelle à sa fille. Cette transmission devait assurer la continuité de l’exploitation familiale.
Elle indique avoir rencontré le président en décembre 2023. Il lui aurait assuré qu’il n’y avait pas de difficulté, mais aucune régularisation n’aurait ensuite été réalisée.
En l’absence de transmission effective, l’agricultrice ne peut pas percevoir sa retraite. Sa fille, qui doit reprendre l’activité, cumule deux emplois : elle aide sa mère sur l’exploitation avant de se rendre à son autre travail.
Pour cette famille, le problème des titres et celui de l’eau relèvent d’une même lenteur administrative. Sans document permettant de sécuriser la reprise et sans irrigation pour sécuriser les récoltes, la succession agricole devient beaucoup plus difficile.
Ces situations rappellent qu’un bail rural ou une mise à disposition de terrain ne suffit pas à pérenniser une ferme. Il faut aussi un cadre clair pour la transmission, des droits identifiés et des équipements opérationnels. Sans ces bases, les exploitants portent seuls une part excessive du risque.
La question de l’eau reste toutefois la plus urgente. Même avec une relève prête à travailler, une parcelle privée d’irrigation demeure vulnérable à chaque nouvelle période de déficit pluviométrique.
Les solutions attendues : eau disponible, loyers adaptés et réponses lisibles
Les six requérants attendent d’abord une décision sur leurs demandes judiciaires. La suspension des loyers est présentée comme une mesure de protection immédiate, tant que les exploitations ne peuvent pas fonctionner dans les conditions promises.
Mais la réponse de fond dépend d’une remise en service réelle de l’irrigation. Les trois points détectés lors des forages de 2005 et les citernes déjà bâties soulèvent une interrogation centrale : quels travaux, raccordements, équipements de pompage ou autorisations manquent encore pour que l’eau atteigne les parcelles ?
Pour les agriculteurs, une communication précise de la CTM serait déjà un préalable. Elle permettrait de connaître l’état des installations, les responsabilités liées aux interruptions de chantier, ainsi qu’un calendrier crédible de remise en fonctionnement.
Le soutien public face à la sécheresse existe par ailleurs à une autre échelle. Une enveloppe de 10 millions d’euros a été annoncée pour les Antilles au profit des agriculteurs affectés par la sécheresse.
| Dispositif annoncé | Montant ou échéance | Objet |
|---|---|---|
| Aide sécheresse pour les Antilles | 10 millions d’euros | Soutien aux agriculteurs touchés |
| Aide par exploitation | De 300 à 10 000 euros | Indemnisation annoncée selon les situations |
| Versement prévu | D’ici octobre | Mise en paiement annoncée |
Dans le monde agricole martiniquais, cette aide est toutefois jugée insuffisante au regard de l’ampleur des difficultés. Une indemnisation ponctuelle peut amortir une perte, mais elle ne remplace pas un accès pérenne à l’eau pour sauver les arbres, planifier les cultures et maintenir l’activité.
Cette distinction est essentielle : l’aide d’urgence répond à une crise, tandis qu’un réseau d’irrigation fonctionnel donne aux exploitations les moyens de traverser les sécheresses à venir.
Ce qu’il faut éviter dans ce dossier agricole
La première erreur serait de réduire ce conflit à une simple demande d’exonération de loyer. Les exploitants demandent surtout que les conditions minimales de production soient réunies, après des années d’annonces et de travaux interrompus.
Il faut aussi éviter de considérer les citernes comme la preuve que le problème est réglé. Une infrastructure de stockage ne devient utile que si elle est alimentée, entretenue et reliée à un réseau permettant l’irrigation des parcelles.
Enfin, la sécheresse ne touche pas toutes les exploitations de la même manière. Une ferme disposant d’un forage autorisé, d’une réserve ou d’un réseau opérationnel n’affronte pas les mêmes contraintes qu’un terrain loué sans arrivée d’eau.
Pour les six agriculteurs engagés dans la procédure, l’enjeu est désormais d’obtenir des réponses vérifiables et des mesures applicables. Sans eau, les terres de Cité-Nouvelle risquent de continuer à perdre leurs cultures et leur capacité à faire vivre ceux qui les travaillent.




