Sur le port de Saint-Pierre, la colère est montée d’un cran. Des pêcheurs de loisir refusent d’être assimilés à des vendeurs illégaux ou à une menace majeure pour les ressources marines.
Face aux accusations de concurrence déloyale, ils demandent que le débat porte aussi sur les pratiques commerciales, le braconnage et la pression exercée par les grandes unités de pêche. Un projet d’arrêté relance désormais une opposition déjà vive.
Pourquoi la pêche de loisir devient un sujet sensible à La Réunion
La pêche maritime de loisir oppose aujourd’hui deux réalités qui cohabitent sur le littoral réunionnais. D’un côté, les pêcheurs professionnels vivent de leurs sorties en mer. De l’autre, les plaisanciers présentent leur activité comme une passion et un moyen de nourrir leur foyer.
Le Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de La Réunion, le CRPMEM, alerte sur les difficultés rencontrées par les professionnels. La hausse du prix de l’essence et la diminution des ressources halieutiques rendent leur activité plus fragile.
Selon le comité, les 200 pêcheurs professionnels de l’île assureraient environ 80 % des besoins en poisson frais du territoire. Les 20 % restants seraient couverts par les 3 000 bateaux de loisir enregistrés à La Réunion.
Pour le CRPMEM, le problème ne réside pas dans la sortie familiale ou le poisson consommé à domicile. Il concerne les prises qui seraient écoulées sur les ports ou proposées sur les réseaux sociaux, ce qui créerait une concurrence avec les professionnels.
Gérard Zitte, président du CRPMEM, a rappelé que la pêche de loisir doit rester un loisir. Selon lui, les captures doivent servir à nourrir la famille du pêcheur, conformément au cadre légal. Mais cette position a profondément irrité les plaisanciers concernés.
Le débat ne porte donc pas seulement sur le poids des prises. Il touche aussi au partage de la mer, à l’accès à la ressource et aux règles appliquées à chacun.
Ce que prévoit le projet d’arrêté soumis à la consultation publique
Au centre de la contestation se trouve un texte destiné à encadrer la pêche maritime de loisir. Ce projet d’arrêté, préparé par le préfet, avait été abandonné l’année précédente avant de revenir dans l’actualité.
Il a été soumis à la consultation publique le 24 septembre, avec une période de participation prévue jusqu’au 16 octobre. Son objectif est de limiter certaines captures et de protéger les espèces les plus vulnérables.
| Catégorie concernée | Limitation envisagée |
|---|---|
| Poissons de fond ou espèces démersales | 5 kg par jour et par pêcheur plaisancier |
| Poissons pélagiques, dont thons et espadons | 3 spécimens au maximum |
| Espèces protégées par l’arrêté | Environ 12 espèces interdites à la capture, dont plusieurs mérous |
Les espèces démersales vivent ou s’alimentent près des fonds marins. Elles comprennent notamment de nombreux poissons de récif et de roche. Les espèces pélagiques, comme les thons et les espadons, évoluent davantage en pleine eau.
La limitation envisagée ne repose donc pas sur une seule règle générale. Elle distingue les types de poissons et prévoit une interdiction totale pour une douzaine d’espèces, notamment plusieurs mérous, afin de renforcer leur protection.
Pour les pêcheurs de loisir, ces seuils risquent pourtant de modifier l’intérêt même d’une sortie en mer. C’est particulièrement le cas lorsque plusieurs personnes embarquent sur un même bateau.
À Saint-Pierre, 150 plaisanciers dénoncent un traitement injuste
Environ 150 pêcheurs plaisanciers se sont réunis un dimanche matin sur le port de Saint-Pierre. Rassemblés au sein du collectif « La mer nout liberté », ils ont affiché leur opposition au projet et aux accusations formulées par le CRPMEM.
Leur première revendication est claire : ne pas mettre tous les plaisanciers dans la même catégorie. Plusieurs participants reconnaissent que certains peuvent détourner la pratique de loisir, mais refusent que l’ensemble des amateurs soit rendu responsable.
Daniel Cadet, plaisancier depuis dix ans, estime que le regard devrait aussi se porter sur les « gros thoniers qui ratissent tout ». À ses yeux, les pêcheurs amateurs ne cherchent pas à casser le marché. Ils exercent avant tout une activité de loisir.
Il appelle plutôt à cibler les braconniers et à rechercher l’origine des véritables dérives. Cette demande revient régulièrement dans les échanges : distinguer la consommation familiale, la revente illégale et la pêche commerciale encadrée.
Alix Robert exprime une indignation encore plus forte. Il considère que certains plaisanciers abusent réellement de leur statut, mais insiste sur le fait qu’il ne faut pas « mettre tout le monde dans le même panier ».
La formule créole qu’il emploie, « Zot la déklar a nou la guér zot la », traduit un sentiment de confrontation directe. Pour une partie du collectif, les propos du comité des pêches ont été reçus comme une déclaration de guerre contre les plaisanciers.
Cette mobilisation révèle surtout une demande de dialogue. Les pêcheurs de loisir veulent que les contrôles et les restrictions ciblent les infractions démontrées, plutôt qu’une catégorie entière.
Comment les limites de capture seraient appliquées en mer
Le texte prévoit un plafond de 5 kg de poissons de fond par jour et par pêcheur. En pratique, chaque sortie devrait donc tenir compte du nombre de pêcheurs, de la nature des espèces capturées et des interdictions applicables.
Pour les espèces pélagiques, le système serait différent. La prise de thons ou d’espadons serait limitée à trois spécimens, sans que cette règle ne soit exprimée en kilogrammes dans le projet présenté.
Avant de sortir, connaître les espèces et les plafonds
- Vérifiez les espèces recherchées. Les poissons de fond, les poissons pélagiques et les espèces interdites ne relèvent pas des mêmes règles.
- Identifiez les mérous et les espèces protégées. Une douzaine d’espèces seraient exclues de toute capture dans le cadre de l’arrêté envisagé.
- Anticipez le nombre de pêcheurs à bord. Les limites annoncées sont formulées par pêcheur pour les espèces démersales.
- Suivez le poids des prises. Le seuil de 5 kg par jour concerne les poissons de fond et impose de savoir ce que l’on conserve.
- Évitez toute revente. Le CRPMEM rappelle que les prises de loisir doivent être destinées à l’alimentation familiale.
Une inquiétude sur le partage des prises
Lucas Mateo Montesi conteste la logique de quotas qui rendraient certaines sorties moins attractives. Il évoque le cas d’un bateau comptant quatre personnes, qui devrait, selon l’interprétation alors redoutée par des plaisanciers, partager seulement 10 kg de poisson.
Cette inquiétude illustre un point essentiel : les règles doivent être comprises sans ambiguïté. Or le projet cité fixe bien une référence de 5 kg par jour et par pêcheur pour les poissons démersaux. La perception d’une limite par bateau nourrit néanmoins la méfiance.
Pour les contestataires, une réglementation efficace suppose des critères clairs, des contrôles cohérents et des explications accessibles. Sans cela, le quota risque d’être perçu comme une sanction plutôt que comme un outil de préservation.
Carburant, météo et taxes : les contraintes aussi vécues par les plaisanciers
Les pêcheurs de loisir rappellent que prendre la mer représente un coût. Ils citent les taxes portuaires, l’augmentation du prix du carburant pour les embarcations et une météo parfois capricieuse, qui réduit les possibilités de sortie.
Pour eux, une journée en mer ne garantit ni prise ni rentabilité. Elle exige une préparation du bateau, du carburant, du matériel de pêche, puis une vigilance constante face aux conditions marines.
Ces contraintes expliquent leur réaction face aux limitations envisagées. Lorsqu’une sortie est rare, coûteuse et dépendante de la météo, le volume de poissons autorisé devient un sujet particulièrement sensible.
Les plaisanciers ne contestent pas nécessairement le principe de protéger les ressources halieutiques. Ils demandent surtout que l’effort soit réparti de manière équitable entre les différents usages de la mer.
Jacques Dambreville formule ainsi une demande précise : si une étude établit que la ressource est menacée par la pêche, y compris la pêche de loisir, les usagers veulent pouvoir consulter son contenu.
La transparence scientifique peut donc devenir un élément déterminant. Elle permettrait de discuter des seuils, des espèces concernées et de la part réelle de chaque activité dans la pression exercée sur les stocks.
Ce qu’il faut éviter dans ce débat sur la ressource marine
La première erreur serait de confondre pêche de loisir, braconnage et commerce non autorisé. Les plaisanciers eux-mêmes demandent que les abus éventuels soient ciblés, sans attribuer les mêmes pratiques à tous les détenteurs d’un bateau.
La seconde consiste à réduire la protection des espèces à une opposition entre professionnels et amateurs. Les interdictions de capture de certains mérous et d’autres espèces visent d’abord la préservation des populations marines.
Enfin, il faut éviter les chiffres mal compris. La limitation annoncée pour les poissons démersaux est de 5 kg par jour et par pêcheur de plaisance. Les inquiétudes sur une éventuelle limite collective montrent combien une rédaction précise est indispensable.
La consultation publique ouverte jusqu’au 16 octobre offre un cadre pour exprimer ces réserves. Le véritable enjeu sera de concilier consommation familiale, activité professionnelle et protection durable de la mer réunionnaise.




