Au bout de la piste Mataroni, un chantier annoncé suscite une opposition rare en Guyane. Le projet promet d’ouvrir un accès stratégique pour la filière bois, mais il concerne aussi un secteur forestier resté largement à l’écart des activités humaines.
Les avis défavorables se sont accumulés, des associations aux organismes publics spécialisés. Pourtant, l’État a finalement donné son feu vert, au nom d’un équilibre économique et environnemental que ses détracteurs jugent impossible à atteindre.
Pourquoi le projet du pont de la Mataroni provoque une telle contestation
Le futur ouvrage doit franchir la crique Mataroni, à l’extrémité de la piste du même nom. Long de 75 mètres et large de cinq mètres, il pourrait devenir le plus grand pont en bois de Guyane, selon François Korysko, directeur de l’Office national des forêts, l’ONF.
À première vue, il s’agit d’une infrastructure forestière. Le pont doit permettre à un exploitant travaillant pour l’ONF d’accéder à plusieurs hectares d’un massif forestier jusqu’ici préservé. C’est précisément cette ouverture qui alarme les défenseurs de la biodiversité.
Pour l’association Maïouri Nature Guyane, l’enjeu dépasse le seul franchissement d’une crique. Elle avertit les visiteurs attachés à la nature locale que les paysages admirés depuis la Savane-roche Virginie pourraient devenir « à portée de bulldozer ».
La consultation publique, achevée le 27 juin, a fait ressortir une mobilisation inhabituelle. Au total, 148 contributions citoyennes ont été enregistrées. Le commissaire enquêteur n’a relevé que trois à quatre avis favorables.
Il a toutefois relativisé ce résultat, estimant qu’une campagne appelant au rejet du projet avait largement circulé sur les réseaux sociaux. Selon lui, cette mobilisation a pu influencer la consultation. Mais son propre avis final est resté nettement défavorable. La suite du dossier allait confirmer la profondeur du désaccord.
Une avalanche d’avis défavorables, puis l’autorisation de la préfecture
L’opposition ne vient pas uniquement d’associations militantes. Maïouri Nature Guyane et Guyane Nature Environnement se sont prononcées contre le pont, rejointes par des professionnels et acteurs du tourisme de nature.
- La Compagnie des guides de Guyane, ou CGG
- Jungle Adventures
- Cycle Amazonien
- Le camp Cariacou
- L’Aspag, club de canoë-kayak
Plusieurs institutions chargées d’expertiser les enjeux écologiques ont aussi rendu un avis défavorable. C’est le cas du Conseil national de la protection de la nature, le CNPN, de l’Office français de la biodiversité, l’OFB, et du Conseil scientifique régional du patrimoine naturel, le CSRPN.
Après treize années à conduire des enquêtes publiques, le commissaire enquêteur a livré une formule particulièrement marquante. Il a écrit n’avoir « jamais vu un projet faire autant l’unanimité contre lui ». Son avis défavorable reposait notamment sur l’atteinte envisagée aux espèces protégées.
Pourtant, le 29 juillet, la préfecture a tranché en faveur de l’ONF. Son arrêté accorde l’autorisation environnementale nécessaire à la construction du pont. Il permet aussi une dérogation aux interdictions visant les espèces et habitats protégés.
Cette dérogation est assortie de mesures d’évitement et de compensation. L’État considère que le projet répond aux besoins d’approvisionnement en bois de la Guyane, qu’aucune autre solution alternative satisfaisante n’existe et que les mesures prévues peuvent préserver les espèces concernées. C’est cette dernière appréciation qui concentre désormais les critiques.
L’Anomaloglossus blanci, la petite grenouille au centre des inquiétudes
Le secteur de la Mataroni n’est pas présenté comme une simple parcelle boisée. Le CNPN le décrit comme un vaste espace original, parfaitement préservé, doté d’une situation exceptionnelle pour la biodiversité.
Dans ses conclusions, l’organisme estime que l’ouverture du massif par l’exploitation forestière risque d’avoir des conséquences profondes et durables. Il redoute notamment une diminution drastique des espèces qui participent à la dynamique de la forêt et à sa régénération naturelle.
Parmi les espèces les plus citées figure Anomaloglossus blanci. Cette petite grenouille est endémique de Guyane. Elle bénéficie d’une protection et figure comme espèce en danger d’extinction sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, l’UICN.
Les experts craignent que les impacts liés à la construction du pont puissent provoquer une disparition locale de l’espèce. François Korysko indique toutefois que les grenouilles seraient principalement concernées au-delà du pont, dans les criques environnantes.
Des enregistreurs ont donc été installés afin de réaliser un inventaire de l’espèce. L’ONF affirme vouloir adapter le tracé des pistes selon les zones où les grenouilles seront détectées. Son directeur assure que l’établissement entend tenir compte des alertes écologiques, plutôt que les ignorer.
Cette méthode repose sur l’évitement, principe central de la séquence « éviter, réduire, compenser ». Mais pour les opposants, cartographier une espèce ne suffit pas à garantir la préservation d’un milieu forestier intact. Une autre crainte complète d’ailleurs ce débat sur la biodiversité.
Ce que le prolongement de la piste pourrait aussi rendre possible
Les associations redoutent un détournement des usages de la future voie d’accès. Le pont est prévu pour l’exploitation forestière, mais une piste prolongée peut aussi faciliter l’arrivée d’autres personnes dans des zones auparavant difficiles à atteindre.
Le braconnage et l’orpaillage clandestin figurent parmi les risques évoqués. Dans une région où l’accès physique conditionne souvent la pression exercée sur les milieux naturels, la question ne porte pas seulement sur le pont. Elle concerne les usages qui pourront émerger derrière lui.
François Korysko répond que des contrôles seront organisés sur la piste en lien avec la gendarmerie. Il estime aussi que l’hypothèse de l’orpaillage illégal doit être nuancée dans le secteur visé.
Selon lui, le massif situé derrière le pont ne se trouve pas dans une zone aurifère. Les orpailleurs clandestins n’auraient donc pas intérêt à se rendre là où il n’y a pas d’or. Cet argument ne dissipe pas toutes les inquiétudes, car l’ouverture d’un territoire produit rarement un seul effet.
| Point de débat | Position des opposants | Réponse avancée par l’ONF ou l’État |
|---|---|---|
| Biodiversité | Un massif exceptionnel et préservé serait ouvert à l’exploitation. | Des mesures d’évitement, d’adaptation et de compensation sont prévues. |
| Anomaloglossus blanci | Le chantier peut mener à une disparition locale. | Des enregistreurs permettent d’adapter le tracé des pistes. |
| Accès au massif | La piste peut favoriser braconnage et orpaillage clandestin. | Des contrôles avec la gendarmerie sont annoncés. |
| Besoin en bois | Le coût écologique paraît trop élevé. | Le projet est jugé nécessaire à l’approvisionnement du territoire. |
Le fond du dossier reste donc une question d’aménagement du territoire. Faut-il préserver l’inaccessibilité d’un espace remarquable, ou l’intégrer à une stratégie de production forestière encadrée ? Les chiffres de la filière expliquent pourquoi l’ONF insiste autant.
800 000 m3 de bois envisagés et une filière sous pression
Derrière le pont de la Mataroni se trouve un impératif économique clair : produire davantage de bois local. En 2025, la Cour des comptes a dressé un constat sévère sur la forêt guyanaise et sur une filière qui dépend encore fortement des aides publiques.
La production demeure faible au regard du potentiel annoncé. Elle tourne autour de 70 000 m3 de bois pour 2,4 millions d’hectares exploitables. Selon les conclusions du rapport, cette production pourrait augmenter sans remettre en cause la pérennité de la forêt.
La Cour des comptes appelle également à moderniser la filière. Pour l’ONF, le nouveau pont ouvrirait l’accès à une possibilité de 800 000 m3 de bois à exploiter sur quinze ans. François Korysko parle d’un « massif d’avenir pour la filière ».
L’établissement défend une gestion durable, notamment pour répondre aux besoins de logement de la population guyanaise. Son directeur avance qu’en l’absence de production locale, le bois devra venir de métropole ou du Suriname. Il estime que ces alternatives peuvent relever de modes de gestion moins durables.
Le débat ne se résume donc pas à une opposition entre forêt et activité humaine. Il met face à face deux visions de la gestion forestière : intensifier une ressource locale sous contrôle, ou protéger de toute ouverture les derniers secteurs encore intacts. Reste à savoir si le contentieux peut modifier le calendrier du chantier.
Un recours devant le tribunal administratif de Cayenne
Les associations Maïouri Nature Guyane et Cerato ont décidé d’engager un recours devant le tribunal administratif de Cayenne. Elles l’accompagnent d’un référé-suspension, une procédure destinée à demander l’arrêt temporaire d’une décision dans l’attente d’un jugement sur le fond.
Pour le commissaire enquêteur, la dérogation concernant les espèces protégées constituait un obstacle majeur. Dans ses conclusions, il disait ne pas voir comment le projet pouvait obtenir une telle autorisation. Il soulignait aussi que, sans elle, le projet ne pouvait être viable.
De son côté, François Korysko assure avoir contacté le président de Maïouri Nature Guyane afin de le rencontrer et d’ouvrir un dialogue. Entre procédure judiciaire, inventaires naturalistes et promesse de concertation, le dossier du pont Mataroni reste loin d’être refermé.
La décision finale dira si les garanties annoncées suffisent face au risque écologique identifié. Pour l’heure, ce pont de 75 mètres est devenu le symbole d’une question plus vaste : jusqu’où la Guyane peut-elle exploiter sa forêt sans perdre ce qui fait son caractère exceptionnel ?




