Sur les quais de Sainte-Rose, l’échange attendu entre l’État et les marins-pêcheurs n’a pas fait retomber la pression. Les professionnels espéraient des réponses immédiates face à une activité qu’ils disent fragilisée de tous côtés. Ils sont repartis avec la promesse d’un examen de leurs demandes, mais sans annonce capable de désamorcer leur colère.
Cette rencontre de terrain, organisée lundi matin, a parfois été agitée. Derrière le désaccord sur un texte réglementaire, c’est l’avenir même de la pêche professionnelle en Guadeloupe qui est en jeu.
À Sainte-Rose, une profession confrontée à des difficultés qui s’additionnent
Le préfet de Guadeloupe, Thierry Devimeux, ne s’est pas rendu en préfecture pour cette séquence. Il est allé directement au port de Sainte-Rose, le lundi 28 septembre, afin d’écouter les revendications des marins-pêcheurs et de leurs représentants syndicaux.
Le choix du terrain avait une portée symbolique. Pour les pêcheurs, les contraintes administratives se mesurent chaque jour au moment de sortir en mer, de choisir une zone de pêche ou de vendre une prise. Les discussions ont donc porté sur leurs conditions concrètes d’exercice et sur les restrictions qu’ils estiment trop lourdes.
Le malaise ne date pas de cette rencontre. Depuis plusieurs mois, une partie de la profession conteste les règles encadrant la pêche, notamment les périodes autorisées et la capture de certaines espèces comme le lambi.
Mais la réglementation n’est pas leur seule inquiétude. Les marins-pêcheurs mettent aussi en avant la présence des sargasses, la contamination liée à la chlordécone et la prolifération récente d’algues rouges. Pour eux, ces problèmes environnementaux réduisent déjà les possibilités de travailler et rendent chaque nouvelle restriction plus difficile à accepter.
Cette accumulation explique le ton tendu des échanges. Car le sujet ne se limite plus à la gestion d’une espèce ou d’un engin de pêche : les professionnels évoquent directement leur capacité à maintenir leur activité.
L’arrêté préfectoral, point central d’une contestation installée
Au cœur du conflit se trouve un arrêté préfectoral signé un an auparavant. Ce texte fixe un cadre pour la pêche de certaines espèces et limite l’usage de certains engins considérés comme peu sélectifs.
La sélectivité des engins est un enjeu majeur de gestion halieutique. Elle consiste à privilégier des méthodes qui évitent autant que possible la capture d’animaux trop petits, d’espèces non ciblées ou de prises qui devraient être relâchées. L’objectif est de préserver les stocks et de permettre le renouvellement de la ressource marine.
Thierry Devimeux ne souhaite pas remettre en cause le principe de cet arrêté. Le préfet estime que la ressource n’est pas inépuisable et que la puissance publique doit parfois imposer des mesures de protection, même lorsqu’elles sont mal perçues dans l’immédiat.
Son argument repose aussi sur le long terme. Selon lui, les enfants et petits-enfants des pêcheurs doivent pouvoir bénéficier demain de cette même ressource. Il a également rappelé que le dérèglement climatique risque de perturber le potentiel de pêche, ce qui impose une approche prudente.
Pour une partie des professionnels, cette logique de précaution ne répond pas à l’urgence économique. Ernesto Saint-Phore, marin-pêcheur, a souligné que certains pêcheurs se trouvent en grande difficulté depuis plusieurs années. Il réclame la suspension de l’arrêté, estimant que les restrictions étranglent la profession.
Le désaccord est donc profond : l’État défend la préservation durable des ressources, tandis que les pêcheurs demandent un assouplissement pour pouvoir traverser une période déjà marquée par de multiples obstacles.
Ce que les pêcheurs demandent après l’échange avec le préfet
La rencontre de Sainte-Rose était informelle. Elle n’avait pas vocation à produire une décision immédiate ni à remplacer une procédure administrative ou judiciaire. Elle a néanmoins permis aux pêcheurs d’exposer, directement au préfet, les conséquences qu’ils attribuent aux règles actuelles.
Leurs demandes s’inscrivent dans une contestation engagée depuis plusieurs mois. Les professionnels opposés à l’arrêté ont déjà saisi le tribunal administratif. Leur recours n’a pas abouti, mais une procédure en cassation a été engagée depuis.
Dans ce contexte, leurs priorités peuvent être résumées ainsi :
- Obtenir la suspension de l’arrêté préfectoral contesté par une partie de la profession.
- Faire reconnaître les difficultés économiques rencontrées par des pêcheurs depuis plusieurs années.
- Prendre en compte les sargasses, qui compliquent l’accès à certaines zones et l’exercice de l’activité.
- Intégrer les effets de la chlordécone dans l’analyse globale des contraintes pesant sur la pêche.
- Mieux comprendre l’apparition des algues rouges et leurs conséquences sur les fonds et zones de pêche.
- Traiter la question des rejets d’eaux usées, également soulevée par les représentants syndicaux.
À l’issue des échanges, Thierry Devimeux a indiqué qu’il examinerait les différentes demandes avec le comité des pêches et la direction de la mer. Cette réponse ouvre un canal de travail, mais elle ne correspond pas à la mesure immédiate attendue par les pêcheurs mobilisés.
La suite dépendra donc de la manière dont ces demandes seront étudiées et discutées. Le recours en cassation, lui, suit son propre calendrier et maintient le différend sur le terrain juridique.
Algues rouges, sargasses et rejets d’eaux usées : des préoccupations indissociables
La réglementation n’a pas été le seul sujet abordé au port de Sainte-Rose. Les pêcheurs ont aussi mis en avant la dégradation ou la transformation de leur environnement marin, qu’ils considèrent comme indissociable de leur situation économique.
Les algues rouges concentrent particulièrement les inquiétudes. Elles se développent en profondeur et peuvent affecter certaines zones de pêche. Leur progression récente soulève des interrogations sur leurs effets pour les espèces, les fonds marins et les conditions de travail des marins.
Le comité des pêches travaille actuellement avec l’Ifremer et l’Université des Antilles pour mieux comprendre leur développement et leurs conséquences. Cette coopération associe l’expertise scientifique de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer à celle de l’université et aux connaissances de terrain des professionnels.
Les sargasses font également partie du tableau décrit par les pêcheurs. Ces échouages et accumulations d’algues constituent déjà une contrainte connue dans les Antilles. Ajoutés à la chlordécone et aux règles de pêche, ils nourrissent le sentiment que les professionnels doivent faire face à trop de difficultés simultanément.
La question de l’assainissement a aussi émergé. Les représentants syndicaux ont évoqué les rejets d’eaux usées, estimant que la protection de la mer ne peut pas reposer uniquement sur les restrictions imposées aux pêcheurs. Pour eux, la qualité du milieu marin doit être traitée dans son ensemble.
Cette approche élargit le débat. Protéger la ressource ne consiste pas seulement à encadrer les captures : cela suppose aussi de mieux connaître les perturbations environnementales qui touchent les zones de pêche.
Pourquoi le dialogue reste difficile malgré la rencontre
La venue du préfet à Sainte-Rose n’a pas permis d’apaiser les tensions, car les deux parties ne placent pas l’urgence au même endroit. Les pêcheurs parlent de revenus, de sorties en mer compromises et d’une activité qu’ils jugent étranglée.
L’État défend, lui, une logique de conservation de la ressource. Les restrictions sur certaines espèces, les périodes de pêche et les engins peu sélectifs sont pensées comme des outils de prévention face à l’épuisement des stocks.
Ces deux réalités ne sont pas forcément incompatibles. Pourtant, elles deviennent difficiles à concilier lorsqu’une profession estime ne plus disposer de marges suffisantes pour vivre de son travail. Une mesure conçue pour préparer l’avenir peut alors être ressentie comme une menace immédiate.
Autre point sensible : le tribunal administratif a déjà rejeté la contestation de l’arrêté. Le recours en cassation engagé par les pêcheurs montre que le désaccord dépasse désormais le simple échange local. Il s’inscrit dans une procédure juridique toujours en cours.
Reste à savoir si le travail annoncé avec le comité des pêches et la direction de la mer produira des réponses concrètes. Sans évolution perceptible pour les professionnels, la tension entre l’État et une partie des marins-pêcheurs pourrait encore monter.
À Sainte-Rose, le dialogue n’est donc pas fermé, mais il reste fragile. La prochaine étape sera jugée sur des mesures précises, capables de répondre à la fois à la préservation de la ressource et aux difficultés vécues en mer.




