Les voyageurs européens regardent désormais bien au-delà des itinéraires les plus connus. Ils recherchent du soleil, des paysages préservés et une expérience plus singulière que celle des grands complexes tout compris. Pour plusieurs territoires français, ce mouvement ouvre une fenêtre décisive.
Le changement ne tient pas seulement à l’envie d’évasion. Il s’appuie aussi sur de nouvelles liaisons aériennes et sur une stratégie pensée pour attirer des visiteurs qui restent davantage sur place.
Pourquoi les territoires ultramarins veulent élargir leur clientèle
Le tourisme représente déjà un secteur majeur pour l’économie ultramarine. En 2025, les territoires d’outre-mer ont accueilli 2,2 millions de visiteurs, selon Régis Cario, de la Direction générale des outre-mer. Cette activité pèserait environ 10 % du produit intérieur brut de ces territoires.
Mais la fréquentation reste parfois trop concentrée sur certains marchés. La Réunion en offre un exemple clair : ses touristes proviennent presque exclusivement de France hexagonale. Le Comité réunionnais du tourisme souhaite donc diversifier ses clientèles dès cette année, avec une attention particulière portée à l’Europe du Nord.
Cette volonté était au centre du troisième Workshop outre-mer, organisé un lundi à Paris par Atout France, Air France et la Direction générale des outre-mer. Les délégations de sept destinations ultramarines, ainsi que celle de Wallis-et-Futuna, y ont rencontré 44 tour-opérateurs.
Ces professionnels représentaient huit marchés européens. Pour la première fois, les pays baltes figuraient parmi les marchés invités. Cette ouverture reflète une évolution importante : les destinations françaises du Pacifique, de l’océan Indien et des Caraïbes ne visent plus uniquement les voyageurs habituels.
L’enjeu ne consiste pas à remplir les avions à tout prix. Il s’agit plutôt de trouver des visiteurs sensibles à la qualité des séjours, à l’environnement et aux cultures locales. Reste à identifier les marchés les plus susceptibles de répondre à cette promesse.
L’Europe du Nord, le marché qui attire toutes les attentions
La réponse se dessine au nord du continent. Les voyageurs scandinaves, baltes, allemands et néerlandais apparaissent comme une clientèle stratégique pour les destinations d’outre-mer. Benoît Chollet, directeur pays nordiques et baltes d’Atout France, souligne leur habitude de voyager loin, malgré la petite taille démographique de certains de ces pays.
Leur pouvoir d’achat compte également. Selon lui, les salaires moyens y sont plus élevés et ces populations aiment voyager. Elles cherchent aussi la lumière, un critère particulièrement attractif lorsque les hivers sont longs dans le nord de l’Europe.
Un autre élément pèse dans leur choix : la sensibilité environnementale. Les territoires ultramarins mettent en avant le respect des écosystèmes, une orientation qui peut renchérir le coût d’un voyage. Or, les touristes d’Europe du Nord seraient prêts à accepter ce prix pour un séjour cohérent avec leurs attentes.
Pour Ingrid Marie Sorhus, cheffe de projet du tour-opérateur norvégien Carpe Diem, ces territoires français restent encore peu programmés. Venue d’Oslo au workshop parisien, elle cherchait de nouvelles idées et des destinations encore peu connues des voyageurs norvégiens.
La Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie, La Réunion, la Guadeloupe ou Saint-Martin disposent ainsi d’un avantage commun : elles associent dépaysement lointain, identité française et espaces naturels remarquables. Mais la découverte doit rester simple à organiser, surtout lorsqu’un long trajet est nécessaire.
Des liaisons aériennes qui changent l’accès aux îles
Le transport aérien devient l’un des leviers les plus concrets de cette stratégie. Air France a transféré au printemps ses derniers vols vers les outre-mer d’Orly vers Roissy-Charles de Gaulle. Pour les visiteurs européens, ce changement évite un passage compliqué entre deux aéroports parisiens.
Auparavant, un voyageur arrivant à Roissy devait rejoindre Orly, récupérer ses bagages, puis effectuer de nouveau son enregistrement. Morad Tayebi, responsable de l’agence Europe du Comité du tourisme des îles de Guadeloupe, considère ce recentrage comme un véritable « game changer ».
Les premiers chiffres semblent confirmer cet effet. Air France a enregistré une hausse de plus de 65 % des réservations d’avril à août, au départ de l’Europe du Nord vers les départements d’outre-mer. Jérémy Baumann, directeur commercial Caraïbes de la compagnie, évoque une très bonne dynamique.
Si elle se poursuit sur une année, cette progression pourrait représenter 3 000 visiteurs supplémentaires. Pour une île, ce volume peut soutenir hôtels, restaurants, guides, activités nautiques et prestataires locaux sans nécessairement entraîner une fréquentation de masse.
Dans le Pacifique, Aircalin joue également la carte de la connexion. Depuis décembre 2024, la compagnie relie Paris à la Nouvelle-Calédonie via Bangkok. Cette escale en Thaïlande doit servir de tremplin vers l’archipel français, alors que la destination thaïlandaise est déjà très populaire auprès des Européens, y compris nordiques.
Ces changements facilitent le parcours du voyageur. Encore faut-il que l’offre touristique sur place corresponde à ce que recherchent ces visiteurs venus de loin.
Comment ces destinations misent sur des séjours à forte valeur
La stratégie ultramarine ne repose pas sur le modèle des gigantesques resorts tout compris. En Guadeloupe, Morad Tayebi affirme ne pas chercher des volumes comparables à ceux de la République dominicaine. L’objectif est d’attirer des touristes à forte valeur contributive.
Concrètement, il s’agit de voyageurs qui restent plus longtemps et dépensent davantage durant leur séjour. La dépense touristique devient alors le critère central, plutôt que le seul nombre d’arrivées. Cette approche peut mieux valoriser les hébergements indépendants, la restauration, les excursions et les savoir-faire locaux.
À Saint-Martin, la partie française de l’île bénéficie d’un positionnement particulier. Julie Lestage, chargée de la promotion du marché Europe, observe que les Allemands et les Néerlandais apprécient sa « touche Frenchie ». Gastronomie, langue, culture et art de vivre peuvent donc devenir des éléments différenciants.
La Polynésie française illustre déjà l’intérêt de cette clientèle lointaine. Destination coûteuse, elle vient de connaître trois années record de fréquentation. En 2025, elle a accueilli environ 281 000 touristes, soit approximativement un visiteur par habitant.
L’Europe y constitue le premier marché à la fois en volume et en nuitées, d’après Vaihere Lissant, directrice générale de Tahiti Tourisme. Pour elle, le touriste nordique, généralement plus aisé, représente une clientèle captive. Il est prêt à effectuer un voyage long pour vivre une expérience rare.
- La Réunion cherche à réduire sa dépendance au marché hexagonal.
- La Guadeloupe mise sur des visiteurs qui séjournent longtemps et consomment localement.
- Saint-Martin valorise sa dimension française auprès des marchés allemand et néerlandais.
- La Nouvelle-Calédonie profite de la liaison Aircalin via Bangkok.
- La Polynésie française consolide son attractivité auprès des Européens et des Nordiques.
Cette logique apporte une réponse à la fois économique et environnementale. Elle suppose toutefois d’éviter certains raccourcis dans la manière de promouvoir ces territoires.
Ce qu’il faut éviter pour préserver l’attractivité ultramarine
La première erreur serait de confondre hausse des arrivées et réussite touristique. Une fréquentation importante ne garantit pas que les retombées profitent réellement aux acteurs locaux. Les territoires cherchent donc davantage des séjours longs, organisés autour d’activités, d’hébergements et de services sur place.
Il serait aussi réducteur de présenter les îles comme de simples destinations balnéaires. Le respect de l’environnement est un argument important pour les visiteurs nordiques. Il doit s’accompagner d’offres crédibles, car cette clientèle accepte le coût d’un voyage plus responsable, sans renoncer à l’exigence de qualité.
Enfin, l’accessibilité ne se limite pas à une liaison aérienne. Le transfert vers Roissy-Charles de Gaulle simplifie les correspondances européennes, mais l’expérience doit rester fluide jusqu’à la destination finale. Bagages, enregistrements et continuité des parcours influencent directement le choix d’un voyage lointain.
Avec les outre-mer, le gouvernement voit un atout essentiel pour le tourisme français. L’ambition est d’atteindre 100 milliards d’euros de recettes touristiques d’ici 2030, contre 77,5 milliards d’euros actuellement.
Pour les voyageurs européens, ces destinations offrent désormais une alternative plus accessible aux parcours habituels. Pour les territoires, chaque séjour réussi peut devenir une vitrine durable de leurs paysages, de leur culture et de leur économie locale.




