Dans les rues haïtiennes où les groupes armés imposent leur loi, la sécurité ne dépend pas seulement des effectifs. Elle repose aussi sur la capacité des forces publiques à intervenir avec méthode, à secourir les blessés et à tenir un environnement urbain complexe. C’est précisément sur ce point qu’un programme discret, mené depuis la Martinique, peut produire des effets concrets.
Pourquoi la formation militaire redevient un enjeu majeur en Haïti
Haïti fait face à une crise sécuritaire profonde depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, en 2021. Des groupes armés déstabilisent le pays dans le cadre d’une guerre urbaine qui a provoqué la mort ou le déplacement de milliers d’Haïtiens.
Dans ce contexte, la Police nationale d’Haïti, ou PNH, ne peut porter seule toute la réponse de l’État. La question du renforcement des Forces armées d’Haïti, les FAD’H, revient donc au premier plan.
L’institution militaire haïtienne possède une histoire singulière. Fondée en 1804, un an après la bataille de Vertières, elle a été dissoute en 1995 sous la présidence de Jean-Bertrand Aristide. Cette décision intervenait après une période durant laquelle des membres des FAD’H avaient été impliqués dans des coups d’État et des violations des droits humains.
Après cette dissolution, la protection de la République a été confiée à la PNH. Trente ans plus tard, la reconstitution d’une armée professionnelle est présentée par les autorités comme une réponse aux besoins de souveraineté, de stabilité et de sécurité intérieure.
Le 30 juillet 2026, lors d’un déjeuner de presse, l’ambassadeur de France en Haïti, Antoine Michon, dont la mission diplomatique arrivait à son terme, a qualifié la dissolution de l’armée de décision « funeste », allant jusqu’à la présenter comme « la pire jamais prise en Haïti ». Mais renforcer une force armée ne consiste pas uniquement à recruter. Il faut aussi former ses militaires aux réalités du terrain.
Le programme SABRE : près de 200 militaires haïtiens déjà formés en Martinique
La réponse se nomme SABRE, un partenariat entre la France et Haïti conçu pour développer les capacités opérationnelles des Forces armées haïtiennes. Le dispositif se déroule notamment au 33e Régiment d’infanterie de marine, le 33e RIMA, implanté en Martinique.
Depuis le lancement du programme, près de 200 militaires haïtiens ont suivi cette formation sur le territoire martiniquais. Ils y travaillent aux côtés des Forces armées aux Antilles, composante des armées françaises présente dans la région caraïbe.
Le contenu correspond directement aux besoins d’un pays confronté à des violences armées en zone densément peuplée. Les stagiaires perfectionnent les techniques de combat urbain, les exercices de tir, le secourisme ainsi que les méthodes d’intervention.
Le combat urbain exige une grande rigueur. Il suppose de savoir progresser dans des rues étroites, identifier les menaces, coordonner une unité et préserver autant que possible les populations civiles. Le secourisme, lui, peut réduire les conséquences d’une blessure lors d’une opération et améliorer la prise en charge immédiate des victimes.
Le 3 août 2026, 25 militaires des FAD’H ont ainsi quitté Haïti pour rejoindre le 33e RIMA dans le cadre d’une formation intensive. Ce nouveau départ montre que SABRE ne se limite pas à une action ponctuelle. Il s’inscrit dans une montée en compétence progressive, même si la formation extérieure ne constitue qu’une partie de l’effort attendu.
Ce que ces formations changent concrètement pour la sécurité haïtienne
La première évolution concerne la professionnalisation. Une armée moderne ne se définit pas uniquement par ses équipements ou son nombre de recrues. Elle dépend de procédures communes, d’une discipline solide, de cadres formés et de soldats capables d’agir dans une chaîne de commandement claire.
Les enseignements reçus en Martinique peuvent aider les FAD’H à structurer leurs pratiques opérationnelles. Les stagiaires formés au 33e RIMA sont susceptibles de transmettre ensuite des méthodes de tir, d’intervention et de secours à d’autres militaires en Haïti.
La deuxième évolution touche à l’adaptation au terrain. Les groupes armés haïtiens agissent largement dans un environnement urbain. Former les soldats aux déplacements, à l’observation et à l’intervention dans cet espace répond donc à une réalité immédiate de l’insécurité.
La troisième dimension est régionale. La Martinique se situe dans la Caraïbe, à proximité d’Haïti, ce qui facilite un accompagnement technique, logistique et pédagogique. Le ministre haïtien de la Défense a d’ailleurs remercié le gouvernement français et Antoine Michon pour cet appui apporté aux Forces armées haïtiennes.
Selon ce même ministère, la coopération avec la République française symbolise la qualité des relations d’amitié entre les deux États. Elle traduit également un engagement commun pour la sécurité, la stabilité et le renforcement des capacités institutionnelles dans la région.
Cette coopération revêt une résonance historique particulière. En novembre 1803, à la bataille de Vertières, dans le nord d’Haïti, l’armée haïtienne menée par Jean-Jacques Dessalines et François Capois obtint la capitulation des troupes françaises de Napoléon Bonaparte, commandées par le général Donatien de Rochambeau. La France quitta alors Haïti. Plus de deux siècles après, le cadre est radicalement différent : il s’agit cette fois d’une assistance militaire demandée dans un partenariat institutionnel.
Recrutements et montée en puissance : les chiffres à retenir
La formation à l’étranger accompagne une phase de croissance plus large des FAD’H. En juillet 2026, 665 nouvelles recrues, parmi lesquelles 98 femmes, ont commencé leur instruction militaire au sein de l’armée haïtienne.
Le ministère de la Défense présente cette promotion comme une étape vers une institution « moderne, professionnelle, disciplinée et pleinement opérationnelle ». La présence de femmes dans cette cohorte constitue aussi un élément notable dans la recomposition de la force.
Les FAD’H recherchent encore 2 000 candidats pour les épreuves d’entrée. Les futurs militaires doivent être sélectionnés parmi les personnes déjà inscrites dans les centres de recrutement des grandes villes du pays.
| Élément | Donnée | Objectif annoncé |
|---|---|---|
| Militaires formés en Martinique | Près de 200 | Renforcer les capacités opérationnelles |
| Départ du 3 août 2026 | 25 militaires | Suivre une formation intensive au 33e RIMA |
| Recrues entrées en formation en juillet 2026 | 665, dont 98 femmes | Développer les effectifs des FAD’H |
| Candidats encore recherchés | 2 000 | Élargir le recrutement national |
Les autorités souhaitent garantir une représentation équilibrée des différentes régions du pays. Cet objectif compte autant pour la légitimité de l’institution que pour son implantation territoriale. Reste à intégrer ces nouvelles recrues sans sacrifier la qualité de l’encadrement.
Une coopération qui ne repose pas uniquement sur la France
La France n’est pas le seul partenaire des FAD’H. L’Équateur, Taïwan, le Brésil, le Mexique et l’Argentine participent également à la formation des membres de l’armée haïtienne.
Cette pluralité de partenaires peut permettre d’élargir les compétences transmises. Elle offre aussi aux autorités haïtiennes plusieurs canaux de coopération en matière d’instruction, de doctrine militaire et d’organisation.
Le rôle du 33e RIMA demeure toutefois spécifique. Ce régiment de l’armée de Terre française apporte une formation conduite depuis les Antilles, dans un espace géographique et régional lié à Haïti.
Pour les stagiaires, l’enjeu ne se limite pas à apprendre des gestes techniques. Il s’agit aussi d’acquérir une culture d’intervention structurée, dans laquelle l’emploi de la force, la coordination et le secours font partie d’un même ensemble.
Cette dimension est essentielle : face à une crise sécuritaire, l’efficacité attendue ne peut être séparée de la discipline et du cadre institutionnel.
Ce que cette stratégie ne peut pas résoudre à elle seule
Former près de 200 soldats est une étape importante, mais cela ne suffit pas à régler l’ensemble de la crise haïtienne. Les FAD’H doivent encore intégrer de nouveaux effectifs, assurer leur encadrement et construire une capacité durable sur le territoire national.
La lutte contre les groupes armés exige aussi une articulation claire avec la PNH, longtemps seule responsable de la sécurité de la République. Sans coordination, des unités formées peuvent perdre une part de leur efficacité sur le terrain.
Le respect des institutions reste également central. L’histoire de l’armée haïtienne rappelle qu’une force militaire doit s’inscrire dans un cadre professionnel, discipliné et respectueux des droits humains.
La formation en Martinique donne donc des outils. Leur impact dépendra ensuite de la manière dont Haïti les déploiera, les transmettra et les inscrira dans une stratégie de sécurité cohérente.
Pour l’heure, SABRE fournit aux FAD’H un levier concret : des soldats mieux préparés aux opérations urbaines, au tir et au secours. Dans un pays sous pression, cette montée en compétence pourrait compter bien au-delà des rangs des 200 militaires déjà passés par la Martinique.




