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Traite négrière : le registre des marchands britanniques qui se sont enrichis sur l’esclavage est enfin rendu public

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Des fortunes, des carrières politiques et des institutions prestigieuses ont longtemps été racontées sans que leur lien avec la traite atlantique soit pleinement visible. Un travail d’archives vient désormais relier des noms connus à un système qui a déporté des millions d’Africains.

Cette mise au jour intervient alors que la question des réparations reste un point de rupture entre le Royaume-Uni et plusieurs États caribéens. Derrière les débats diplomatiques se trouvent des documents précis, des héritages financiers et des familles identifiables.

Pourquoi ce registre relance le débat sur la responsabilité britannique

Entre 1560 et 1807, le trafic d’Africains a été légal en Grande-Bretagne. Il ne relevait pas seulement d’initiatives individuelles ou clandestines. Il constituait une politique soutenue par la Couronne, la législature et des intérêts commerciaux puissants.

Dans les textes de l’époque, les personnes réduites en esclavage étaient considérées comme des « biens » ou comme de l’immobilier. Cette qualification juridique explique encore une part du discours britannique sur les réparations. Des gouvernements successifs refusent d’ouvrir une négociation sur les crimes commis durant environ 250 ans de traite négrière.

Leur argument est que les demandes de réparation ne pourraient pas s’appliquer à une période où l’esclavage était autorisé par la loi. Keir Starmer, présenté comme ancien Premier ministre britannique, a ainsi estimé qu’il fallait « regarder en avant et pas en arrière ».

Cette position est contestée par des pays dont les populations ont été frappées par les déportations, l’exploitation des plantations et leurs conséquences durables. Le registre donne une réalité humaine et financière à cette histoire. Il montre surtout que les bénéfices de la traite ont été répartis dans de nombreux milieux.

Les discussions internationales récentes ont donné à cette mémoire une dimension plus politique encore.

Le registre identifie 10 500 investisseurs de la Royal African Company

Le document rendu public est le Registre des marchands esclavagistes britanniques. Pour le constituer, des chercheurs ont dépouillé des milliers de sources. Ils ont examiné des archives d’entreprises, des actes d’état civil et des testaments.

Ce travail a permis d’établir les biographies de 10 500 investisseurs britanniques liés à la Royal African Company, souvent désignée par son sigle RAC. Cette compagnie a été le plus grand transporteur de personnes esclavagisées de l’histoire européenne.

Le registre ne concerne donc pas uniquement des capitaines ou des propriétaires de navires. Il fait apparaître des monarques, des parlementaires, des prêtres, des entrepreneurs et des personnalités culturelles. Les profits de la traite négrière atlantique circulaient bien au-delà des ports et des plantations.

Selon le dépouillement présenté par The Guardian, la liste comprend des membres de la monarchie, des députés, 51 maires, près de 1 000 femmes et 45 ecclésiastiques. Plus d’une centaine d’élus auraient fait fortune grâce à la vente d’êtres humains.

Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont été enlevés dans des territoires correspondant notamment au Ghana et au Nigeria actuels. Ils furent envoyés vers les plantations des Amériques, dans le cadre de la traite transatlantique.

Les noms répertoriés permettent de comprendre comment cet enrichissement a touché des milieux très différents. Mais la façon dont ce système s’est élargi est tout aussi essentielle.

De la Couronne au marché libre, une économie de la traite élargie

Le roi Jacques II, dernier monarque catholique de Grande-Bretagne et défenseur de la foi chrétienne, figure parmi les acteurs du commerce négrier. Des captifs africains ont été marqués au fer avec la couronne britannique, signe brutal de leur réduction au statut de marchandise.

La reine Élisabeth Ire a, elle aussi, contribué à ce système. Elle aurait prêté des navires de la Marine nationale à John Hawkins, trafiquant d’Africains, en échange d’une part des bénéfices.

Le fonctionnement de la Royal African Company a changé en 1712. À la suite de protestations, le Parlement a voté la fin du monopole du monarque. L’accès à la RAC s’est alors élargi, permettant à un plus grand nombre d’investisseurs d’y participer.

Cette libéralisation a ouvert le commerce négrier à des profils éloignés de la navigation. Le compositeur Georg Friedrich Haendel, auteur du Messie, le philosophe John Locke et l’architecte Christopher Wren comptent parmi les investisseurs mentionnés.

Christopher Wren est notamment associé à la construction de cathédrales et d’églises. Le registre cite aussi Richard Farr, cordier de métier. La diversité de ces profils rappelle que la traite a participé à des économies urbaines, maritimes, politiques et religieuses.

Certains acteurs étaient directement engagés dans l’organisation des expéditions. Edward Colston, député de Bristol, est présenté comme l’un des principaux commerçants d’Africains. Le député Robert Haysham possédait ses propres navires.

Ces fortunes ne se sont pas seulement constituées pendant la traite. Après son abolition, elles ont également été protégées par une compensation publique.

Comment les anciens propriétaires ont été indemnisés en 1835

En 1835, après l’abolition de l’esclavage, le gouvernement britannique a versé une somme équivalant aujourd’hui à plus de 3 milliards d’euros. Cet argent a été destiné aux actionnaires de la Royal African Company afin de compenser la perte de leurs prétendus « biens ».

Les victimes africaines de la traite, elles, n’ont reçu aucune indemnisation. Ce contraste nourrit directement les revendications actuelles. Il pose une question simple, mais lourde de conséquences : pourquoi l’État a-t-il dédommagé les bénéficiaires du système et non les personnes exploitées ?

Les archives financières, les testaments et les registres d’entreprise sont ici déterminants. Ils peuvent établir les liens entre des capitaux privés, des propriétés, des compagnies commerciales et le système esclavagiste. Le registre ne répare pas les violences subies, mais il rend les mécanismes documentables.

Cette documentation peut aussi modifier la manière dont sont présentées certaines figures publiques. Une rue, une statue, une fondation ou une fortune familiale ne racontent jamais toute une histoire par elles-mêmes.

  • La Royal African Company éclaire le rôle d’une grande compagnie commerciale.
  • Les archives civiles et testamentaires retracent les investisseurs et leurs héritages.
  • Les indemnisations de 1835 montrent le soutien financier accordé aux anciens bénéficiaires.
  • Les demandes caribéennes déplacent le débat vers la responsabilité contemporaine.

Reste à savoir comment ces preuves historiques sont mobilisées devant les institutions britanniques et internationales.

Réparations : la Jamaïque et le Ghana accentuent la pression

En mars 2026, les États membres des Nations unies ont voté presque à l’unanimité une résolution portée par le Ghana. Elle visait à reconnaître la traite négrière comme un crime contre l’humanité.

La Grande-Bretagne s’est abstenue lors de ce vote. Cette abstention s’inscrit dans la continuité de son refus de discuter de réparations pour la traite et l’esclavage.

En septembre 2026, une délégation jamaïcaine a voulu remettre une pétition au roi Charles III. Le texte était destiné au Privy Council, qui reste la dernière cour d’appel pour de nombreux pays de la Caraïbe.

La pétition conteste la légalité de la position du gouvernement britannique et son refus d’assumer une responsabilité liée à la traite. Kingston réclame 9 milliards d’euros de dédommagements.

Cette procédure ne se limite donc pas à une demande symbolique. Elle interroge la responsabilité de l’État britannique, les effets du colonialisme et les obligations juridiques possibles envers les anciennes colonies.

La publication du registre survient ainsi à un moment où les noms, les montants et les institutions comptent davantage que les formules générales.

Ce que le registre change, et ce qu’il ne faut pas confondre

Le registre ne signifie pas que chaque personne citée a exercé le même rôle. Un investisseur, un armateur, un élu ou un propriétaire de navires n’occupait pas une position identique dans la chaîne de la traite.

Il ne faut pas non plus réduire l’histoire à quelques personnalités célèbres. La présence de 1 000 femmes, de 45 ecclésiastiques et de dizaines de maires souligne l’ampleur sociale du système. La traite reposait sur des capitaux, des lois, des ports, des navires et des réseaux administratifs.

L’argument de la légalité historique ne fait pas disparaître la violence subie par les personnes déportées. La reconnaissance d’un crime contre l’humanité vise précisément à rappeler qu’une loi nationale peut protéger un ordre profondément injuste.

La BBC prépare désormais une série télévisée consacrée aux révélations du registre. Cette adaptation pourrait rendre ces archives accessibles à un public beaucoup plus large.

Le principal enjeu est désormais de regarder ces documents pour ce qu’ils sont : des preuves concrètes d’un enrichissement bâti sur la dépossession. Les noms rendus publics ne closent pas le débat. Ils empêchent surtout qu’il repose sur l’oubli.

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Amandine
L’auteur

Amandine

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